Témoignage d’une personne non-binaire

16 novembre 2020

Dans une société essentiellement basée et construite autour de la binarité du genre, la majorité se font imposer une étiquette genrée, et ce, dès leur naissance. Ainsi, il peut être difficile de découvrir son identité réelle. Selon les circonstances, suivre son propre ressenti et s’affirmer comme tel peut s’avérer complexe et même risqué.  

D’abord, qu’est-ce que la binarité du genre? Il s’agit des deux concepts traditionnels de l’homme et de la femme. Une personne binaire s’identifie alors comme l’un des deux. Au lieu de se reconnaître dans l’une de ces deux catégories, une personne non-binaire peut se voir appartenir à un autre genre, à plusieurs, ou encore ne pas s’identifier au sexe qui lui a été attribué à la naissance. Ce terme peut alors en couvrir une multitude d’autres sans avoir à être plus explicite, tel que transgenre, agenre, genre fluide, bigenre, intersexe et tout ce qui fluctue dans le temps ou qui se situe dans le spectrum homme-femme*.

Faisant moi-même partie de la communauté, ce texte fera donc humblement office de témoignage. Ainsi, je tenterai de coucher sur papier ma propre histoire qu’a été de grandir en tant que personne non-binaire. Étant donné que chacun de nos parcours diffère, je parlerai uniquement de mes expériences personnelles.  

Il faut dire que j’ai remarqué très tôt, et contrairement à certains enfants, que l’appartenance que j’entretenais avec mon sexe biologique était inexistante. Les concepts binaires qu’on apprenait à l’école primaire m’apparaissaient toujours très nébuleux. Lorsque je jouais avec mes ami.e.s dans la cour de récréation, j’étais souvent le sexe opposé auquel le.a professeur.e me désignait plus tôt en journée. Peu importe le rôle que j’avais dans nos jeux -chevalier, magicien, espion- c’était au masculin. Comme j’héritais toujours des vêtements de mon frère aîné, la question de la féminité n’a jamais été trop envahissante dans ma jeunesse. Là non plus, ça n’aurait rien dit; l’expression ne définissant pas le genre de quiconque. Cependant, j’aimais tout de même que des inconnu.e.s m’adressent avec des pronoms masculins quand je leur cachais mes cheveux longs… Je ne voulais appartenir complètement à aucun des deux côtés de la binarité. Bien malgré ce que j’espérais, cette sensation trouble n’a fait que s’accentuer au fil des années.

Le passage de l’école secondaire a été une période énormément difficile à plusieurs niveaux. Entre de nombreux conflits interpersonnels et des problèmes de santé majeurs, ma crise identitaire n’a fait qu’être plus vive. Je ne me sentais jamais à ma place à l’époque, même si j’essayais de me fondre dans la masse. À cet âge, il est normal de vouloir se sentir accepté.e et d’espérer rentrer dans le moule. Ironiquement, ce que je détestais le plus, c’était de devoir me changer dans les vestiaires des filles. Je me sentais comme un intrus.e, en plus d’être inconfortable auprès de la gent féminine. Au niveau social, ce même inconfort se traduisait par ma phobie des contacts physiques. Aussi nonchalant qu’un câlin pouvait l’être pour quelqu’un, de mon point de vue, c’était une corvée, mon pire cauchemar. L’idée qu’une personne entre dans ma bulle me révulsait, puisque je n’acceptais même pas mon propre corps.  

Comme je n’avais jamais été exposé.e à la pluralité du genre avant, je pensais que c’était moi le problème. Que j’en étais la source et que je l’attisais volontairement. C’est aussi dans ces eaux-là que j’avais eu un débalancement hormonal, auquel un médecin m’avait répondu, « ça arrive parfois, les erreurs. » La mâchoire m’en avait tombé. En plus de m’en vouloir d’avoir plus de testostérone que la moyenne et de ne pas me reconnaître dans le sexe auquel on m’avait attitré, ça m’avait mis en tête que dans tout ça, c’était moi l’échec. À ce stade, je voyais mon corps comme une prison dont personne ne détenait la clé. Comme j’étais déjà aux prises avec de la médication à vie, l’idée de prendre des hormones ne m’intéressait guère plus. Heureusement, j’étais bien entouré.e, autant par des enseignant.e.s compréhensif.ve.s que par des élèves auxquel.les je m’étais lié.e d’amitié. Encore aujourd’hui, je me considère énormément privilégié.e, car j’ai pleinement conscience que ce ne sont pas toutes les personnes LGBTQ2+ qui ont eu cette chance.  

L’école secondaire terminée et une fois rendu.e au cégep, je passais enfin à un nouveau chapitre. De fil en aiguille, je me suis rapproché.e d’allié.e.s et de personnes de la communauté LGBTQ2+. Encouragé.e en ce sens, je tentais de reconnecter de plus en plus avec mon côté masculin que j’avais délaissé pendant tant d’années. J’en étais alors venu.e à la conclusion que dans mon cas spécifique, je n’avais pas besoin de passer au travers de procédures chirurgicales pour me sentir bien dans ma peau. Parallèlement, c’est aussi dans ces années-là que j’ai fait la découverte de ma sexualité dans un espace sain et sécuritaire, ce qui m’a beaucoup fait grandir.

Depuis, les choses se sont énormément stabilisées pour moi, et cela est notamment dû à l’acceptation de ma personne et de tout ce qui s’y rattache. Évidemment, tout n’est pas rose tout le temps. Certains épisodes dysphoriques sont plus difficiles. Certain.e.s proches me mégenrent par défaut, ce qui peut devenir épuisant. Certains métiers exigent une apparence plus binaire, ce qui peut limiter les possibilités d’emploi. Malgré ces embuches, je vois mon progrès. Je m’affirme d’avantage, notamment en demandant aux autres de se référer à moi avec les pronoms « il » ou « iel. » Par question de sûreté, cependant, je procède uniquement ainsi lorsque je suis dans un environnement connu et avec des gens de confiance. N’empêche qu’il s’agit d’un énorme pas pour bien d’entre nous et dans mon évolution personnelle. Il faut savoir profiter des petites victoires lorsqu’elles se présentent.

Avec le temps, je dois avouer que la validation des autres à mon égard a de moins en moins de valeur à mes yeux. À partir de mon arrivée à l’université, j’ai choisi de faire un ménage dans mes connaissances, de séparer le bon grain de l’ivraie. Maintenant, l’important est de m’entourer de gens qui, sans nécessairement comprendre parfaitement ma situation, sont là pour m’épauler et m’accepter. En fin de compte, la leçon que j’en retiens est que lorsque l’on sait intrinsèquement qui on est, personne ne peut débattre de notre identité.

En espérant que ce témoignage en inspirera de nouveaux,

*Pour plus de détails, consultez la section Définitions du site.

– Maz Fournier

Un avis sur « Témoignage d’une personne non-binaire »

  1. Bravo pour ce beau témoignage. Ton parcours n’a pas été facile mais tu sembles bien dans ta peau aujourd’hui et c’est tout un exploit en soi.

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